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 ARRÊT
RENDU
A L'AMPHITHÉATRE
DE L'OPÉRA
SUR La Plainte du Milieu du Parterre
intervenant dans la querelle des deux
COINS
(1753)

ANONYME (parfois attribué à Holbach), Arrêt rendu à l'amphithéâtre de l'Opéra sur la plainte du milieu du parterre, intervenant dans la querelle des deux coins. [Localisations  B : Bruxelles, Bibliothèque Royale - Liège, Bibliothèque du conservatoire - CH : Genève, Bibliothèque publique et universitaire - D : Berlin, Deutsche Staatsbibliothek - Göttingen, Niedersächsische Staats- und Universitätsbibliothek - Leipzig, Musik Bibliothek.- München, Bibliothek des Theatermuseums (Clara-Ziegler-Stiftung) - F : Paris, Biblio-thèque de l’Arsenal - Paris, Bibliothèque de France, département de la musique - Paris, bibliothèque de la Comédie Française - Paris, Bibliothèque Mazarine - Paris, Bibliothèque nationale - Paris, Bibliothèque de l’Opéra - GB : London, British Museum - US : Chicago, Ill. Newberry library]

 

 

 ARRÊT
RENDU
A L'AMPHITHÉATRE
DE L'OPÉRA
SUR La Plainte du Milieu du Parterre
intervenant dans la querelle des deux
COINS
(1753)

 

 

 

 

Nous commissaires nommés et constitués juges du différend qui s'est élevé entre le Coin du côté du roi et le Coin du côté de la reine : ouï la plainte du Milieu du parterre; ouï l'avocat du Coin du roi; le reconnaissant et l'admettant pour tel, malgré son extrême jeunesse et l'immaturité de jugement dont son plaidoyer fait foi ; le Coin du côté de la reine ne comparaissant ni en personne, ni par procuration, et partant jugé par contumace; après avoir mûrement réfléchi, examiné, pondéré et repondéré le pour et le contre de cette affaire import-

 

ante; avons rendu et prononcé, rendons et prononçons du tribunal sublime, où nous sommes assis, le présent arrêt définitif entre les deux Coins ; avons enjoint et ordonné, enjoignons et ordonnons que cet arrêt soit publié et affiché aux portes de l'Opéra, et en outre distribué et vendu par le portier qui a distribué et vendu la Réponse du Coin du roi; à raison de trois sols le rôle, monnaie courante; le tout au profit dudit portier, les frais de l'impression prélevés.

I.

 Le Coin du côté de la reine n'ayant ni parlé, ni comparu, et Nous ayant instruit la contumace, demandons d'abord au jeune avocat pourquoi il a nommé son plaidoyer Une Réponse du Coin du roi au Coin de la reine ; lui apprenons qu'on ne peut pas répondre à qui n'a point parlé, et. lui conseillons, en attendant ses raisons, de ne jamais répondre à l'avenir, ni de bouche ni par écrit, quand on ne lui parlera pas.

II

  Approuvons dans le jeune homme d'avoir suivi l'usage de ses. confrères, en com-

 

mençant son plaidoyer par une sentence d'un auteur moderne ; mais comme il serait possible qu'il n'y eût pas d'autre différence entre les titres qu'on a et les titres qu'on prend, sinon qu'on a ceux-là et qu'on prend ceux-ci, lui enjoignons d'indiquer les autres différences qu'il y trouve, et lui accordons, pour l'indication d'icelles, le terme de deux-mois.

III.

Condamnons hautement l'impiété avec laquelle le jeune téméraire a parlé des Prophéties' ; la lui reprochons publiquement, et lui renvoyons ses propres paroles, savoir, qu'on est impie sans principes, pour faire croire qu'on a la tête forte. Dans quel temps en effet a-t-il osé attaquer l'inspiration du petit prophète? dans le temps que les arrêts de la voix qui a parlé s'accomplissent de plus en plus, que l'oeuvre d'iniquité se consomme, et qu'il est évident, même pour les enfants, que la mission du serviteur blanelli a sera aussi infructueuse que les précédentes, et que les malheurs prédits vont tomber sur nos têtes. Partant, l'admonestons charitablement de se repentir dans le fond de son âme, d'écouter le cri de sa conscience timorée, et de se ré-

 

tracter, tandis qu'il est en santé. Enjoignons en outre à notre procureur général d'écrire de par le parterre de l'Opéra, aux RR. PP. jésuites de l'Université de Prague pour

 

I V.

Louons publiquement l'ingénieux parallèle du jeune avocat entre Armide et la Dona Superba, et lui enjoignons de faire (et ce dans l'espace de deux mois) le parallèle du Médecin malgré lui et de Polyeucte, et en outre celui de Pourceaugnac avecAthalie; le tout afin de prouver que les farces de Molière sont mauvaises, parce que les tragédies de Corneille et de Racine sont bonnes.

V.

Enjoignons au jeune avocat d'attendre la maturité de son jugement, qui ne manquera pas de venir avec l'âge, avant que de hasarder des décisions. Lui conseillons de ne prendre que les causes qu'il entendra, au moyen de quoi il ne se verra jamais surchargé d'affaires. Partant, tenons ce qu'il a avancé sur les musiques française

 

et italienne, pour non dit et non écrit. Défendons en outre au Coin de la reine de molester en aucune façon le Coin du roi par des reproches d'ignorance auxquels la partie musicale du plaidoyer du jeune avocat a maladroitement exposé ledit Coin du roi.

 

VI.

Réitérons le même conseil au jeune avocat à l'égard de ce qu'il dit sur le merveilleux, et lui remontrons que ce n'est pas le tonnerre qui produit le grand effet de la scène de Thétis et Pélée, prédisant au jeune homme que, quand l'âge aura mûri son jugement et l'aura rendu capable de réflexion, il trouvera que l'effet de cette scène vient de la situation intéressante que le poète a trouvée, à laquelle le bruit du tonnerre n'ajoute rien, attendu que l'arrivée d'un rival redoutable par sa puissance et par sa jalousie aurait produit le même effet sans éclairs et sans tonnerre, et épargné en outre à la pauvre Académie de musique les journées du manoeuvre qui le fait gronder. Enjoignons aux quidams qui osent proscrire le merveilleux, de quelque Coin qu'ils soient, de plaider leur cause en forme et d'alléguer leurs griefs

 

contre ledit merveilleux, et ce dans l'espace de deux mois.

VII.

Enjoignons au jeune avocat de déclarer par quelle raison il prend le sylphe pour une espèce de Directeur, et de publier le bien que ledit sylphe a fait à son âme; attendu qu'on doit taire le mal, et publier le bien, suivant le précepte du sage.

 

VIII.

Louons le jeune homme publiquement de la curiosité qu'il a eue de se glisser dans le Coin du côté de la reine, attendu que la curiosité est pour la jeunesse un moyen de s'instruire ; partant, enjoignons au jeune homme d'être toujours curieux.

IX.

Applaudissons à l'imagination surprenante du jeune avocat, d'avoir trouvé, lui tout seul, le dialogue entre lui jeune homme et un Allemand du Coin de la reine. Défendons expressément à nos Bouffons de revendiquer ledit dialogue comme leur appartenant, et le jugeons

 

en entier de l'invention du jeune avocat. Mais après avoir loué le neuf et le fin de la plaisanterie du jeune homme, lui rappelons l'axiome d'un auteur moderne : savoir que ce n'est pas tout d'être plaisant bon ou mauvais, qu'il faut encore être poli. Partant, lui conseillons amicalement de parler avec plus de circonspection des gens de mérite que l'immaturité de son âge et de son jugement l'empêcheront de connaître ; lui enjoignons principalement d'apprendre le français, avant que de le faire parler aux Allemands ; et pour l'aider à y parvenir, lui observons : primo, qu'on ne peut pas dire des prophéties cet homme-là, attendu que la prophétie n'est pas un homme ; item, que quand les habitants du Coin de la reine lui répètent sans cesse que cela est misérable, il faut leur dire et non pas lui dire tout ce qu'il jugera à propos ; lui conseillons en outre de recourir à son dictionnaire français pour y lire que sentinelle est un substantif féminin, et de porter une autre fois ses plaidoyers à l'Allemand qu'il fait parler, pour qu'il en corrige les solécismes.

X.

Enjoignons à notre procureur général

de se transporter au collége de ... et de réprimander le professeur sous lequel le jeune homme a fait sa rhétorique, du peu de liaison, d'ordre et de justesse qui règne dans ses idées; afin que ce professeur modère dans ses écoliers la fureur des métaphores, et fasse châtier sévèrement ceux à qui il arrivera d'en faire de contradictoires sur un même sujet, comme de se transporter dans une république, et d'y voir des despotes détrônés. Il est du bon ordre d'empêcher que la jeunesse ne s'accoutume au galimatias.

XI.

Recommandons au jeune avocat de noter sur ses tablettes ce que dit un philosophe de nos jours des succès passagers et tumultueux (Essai sur la Société des grands et des gens de lettres) ; lui enjoignons de demander pardon à l'auteur de Tison et l'Aurore, des éloges maladroits qu'il a donnés à son opéra. Défendons au Coin du côté de la reine de se prévaloir des susdits éloges maladroits; et enjoignons à ce Coin de reconnaître en tout ceci l'innocence du Coin du roi, et de respecter dans la décrépitude de Titon, l'auteur du Venise exultemus. Recomman-

 

dons au jeune avocat, selon le précepte du susdit philosophe, d'apprendre l'art d'écouter quand l'âge aura formé son oreille ; et lui conseillons de se demander sérieusement à lui-même s'il peut se promettre de comprendre un jour ce que c'est que peinture en musique ; et dans le cas de l'affirmatif, lui conseillons d'étudier les oeuvres du serviteur Rameau, et surtout Nais, Zais et Zoroastre, pour savoir comment on s'y prend pour peindre le Matin, annoncer des Esprits de feu, etc. Enjoignons en outre à l'auteur des Amours de Tempé de prêter les airs de violon qu'il peut avoir de reste à l'auteur de Titon le tout pour étoffer et réchauffer un peu ledit Titon sur ses vieux jours. Conseillons à Éole de poser sa masse de bedeau pendant l'exécution du choeur des Vents, afin d'avoir les bras libres, le tout pour le plus grand effet de ce choeur fameux qui n'en a fait aucun jusqu'à ce jour. Ordonnons au jeune homme d'expliquer dans l'espace de deux mois ce que c'est qu'un chœur bienséant. Trouvons avec le jeune homme le monologue du troisième acte un morceau de génie ; observons seulement que c'est dommage qu'on s'y soit proposé d'imiter la voix du vieux bonhomme qui ne lui ressemble nullement, et non les bêlements

monotones d'un troupeau de chèvres, qu'il aurait admirablement rendus. Accordons au jeune homme que le duo est agréable, mais non qu'il soit dans un genre neuf; partant, l'admonestons d'être à l'avenir plus exact dans ses expressions. Déclarons en outre que nous n'avons trouvé de vraiment neuf dans cet opéra que les habits des acteurs.

XII.

Soupçonnons le jeune avocat d'être auteur des paroles de Tison et l'Aurore ; et pour justifier ce soupçon, observons que le jeune homme, après avoir fait un éloge magnifique des poèmes des Bouffons, n'a rien dit du poème de Mon et l'Aurore, qui les vaut bien tous. Partant, louons sa modestie, et l'encourageons à continuer de nous donner de tels poèmes.

XIII.

Renvoyons le jeune homme, du Coin de la reine, où il est  déplacé, à quelque professeur de l'Université, pour prendre  dans son école un ou deux grains de Logique, si moyen il y a, et se convaincre par les règles du syllogisme que, quand même on pourrait trouver des gens pour doubler

M. Manelli, il ne  serait pas plus certain pour cela que Titon et l'Aurore pût sou tenir les doubles.

 XIV.

Laissons à M. le prévôt des marchands à reconnaître l'éloge que le jeune avocat a su lui glisser, finement. Reprochons au jeune homme son penchant à la flatterie; et faisons observer au Coin du roi qu'il n'est pas honnête de chercher à triompher sur le Coin opposé par des éloges bassement prodigués aux chefs de l'Académie royale de musique. Observons la même lâcheté dans la Lettre à une dame d'un certain âge, dont l'auteur, membre sans doute du Coin du roi, a prétendu, par adulation pure, qu'il fallait appeler les petits violons, grands. Partant, louons le Coin du côté de la reine de ce qu'il ne loue ou.ne blâme que la bonne ou mauvaise musique, que la bonne ou mauvaise poésie, et quelquefois les jambes des danseuses.

X V.

Prescrivons au jeune avocat l'espace de deux mois pour produire les raisons qu'il a eues d'allonger sa prétendue réponse de

 

l'épisode de l'abbé de la Marre. Lui reprochons son imprudence de faire imprimer ses meilleurs contes, comme celui de la et non du sentinelle ; partant, de se priver de la ressource à la mode de les conter et répéter sans cesse en société. Revendiquons en outre sur la production du jeune homme le droit inaliénable de prolixité, pour notre présent arrêt, et pour tous nos arrêts à venir, attendu que nous sommes payés pour être longs.

XVI.

Item, sur les remontrances qui nous ont été faites par des personnes sages et bien informées, que les jeunes gens étaient sujets dans ce temps-ci à s'arroger des productions sur lesquelles on ne les avait pas seulement consultés, défendons au jeune avocat, sous telles peines qu'il conviendra, de se faire honneur de l'Avis au public, sans avoir avant tout fourni la preuve que ce morceau singulier lui appartient en propre, et non à quelqu'un de ses amis. Ordonnons aux deux Allemands de rendre compte dans l'espace de deux mois de ce qu'ils ont trouvé sur la place du Palais-Royal. Enjoignons au jeune homme de dire la raison pour laquelle le goût

s'est perdu plutôt dans cette place que dans une autre. Lui ordonnons en outre de le chercher avec les deux Allemands, à la condition de partager ensemble ce qu'ils auront trouvé ; et pour favoriser le jeune avocat du Coin du roi, autant qu'il est en notre pouvoir, enjoignons à quiconque aura le bonheur de découvrir la clef des phrases suivantes, qui s'est égarée ... C'est une pièce de crédit dont on ne pourrait trouver la monnaie... On voit des femmes froides  qui se mettent au jeu sans avoir de dépense à faire... Ils sont  priés de le rendre, lorsqu'on leur aura demandé compte de ce  qu'ils ont cru trouver, de remettre sans différer ladite clef au jeune auteur de ces jolies phrases. Exhortons ce jeune avocat,  une fois pour toutes, de corriger son style avec soin et de parler français, si moyen il y a ; l'admonestant, en outre, de  purger son âme préférablement à son style, de reconnaître la  vérité de ce qui a été prédit, dans les prodiges qui s'opèrent sous nos yeux; et de confesser que la voix qui a annoncé la mission du serviteur Manelli comme un miracle fort étrange, pourrait bien, par un miracle plus étrange encore, avoir fait trouver le goût de la musique par deux Allemands ; le tout selon la profondeur de ses décrets, pour la sa-

tisfaction de sa justice, et pour l'humiliation de son peuple. Livrons et remettons au surplus le jeune avocat entre les mains de son directeur, et laissons à icelui le soin de lui prescrire les pénitences et les macérations qu'il jugera nécessaires pour expier la comparaison scandaleuse de Guerrieri avec Mademoiselle Labathe.

XVII.

Ordonnons au Coin du côté de la reine de députer vers M. Francœur, Iinspecteur de l'Académie Royale de Musique, pour le remercier des soins qu'il s'est donnés aux représentations de la Gouvernante, et exhortons ceux de l'Orchestre qui méritent notre attention de seconder le zèle d'un de leurs Chefs par leur bonne volonté, et de se souvenir que l'exécution de cette musique ne peut que leur faire de l'honneur, et former insensiblement le goût de ceux d'entre eux qui ont du talent.

 XVIII.

Et pour conclure et prononcer définitivement dans cette affaire, ordonnons au Coin du roi de déguerpir, dans l'espace de vingt-quatre heures, du Coin de la rei-

 

ne ; remettons en possession d'icelui- ses anciens habitants; attestons le fait avancé par le jeune avocat, savoir qu'on a vu dans ces derniers temps lesdits habitants tristes et dispersés; et les avons trouvés trèsbien comparés au peuple juif, après la ruine de Jérusalem; quant au Colloque entre le jeune homme et l'habitant du Coin,  c'est une calomnie misérable; la déclarons telle; et partant, louons le jeune homme dans ce qu'il a bien dit, et le blâmons dans ce qu'il a mal dit. Mettons, pour le restant, les deux Coins hors de Cour; tenons leur affaire pour discutée, terminée et finie; les condamnons au silence, le Coin du côté de la reine, pour n'avoir pas parlé, et le Coin du côté du roi, pour avoir parlé; leur enjoignons de se tenir tranquilles, chacun de son côté, d'applaudir et de siffler, suivant que bon leur semblera; et ordonnons au père de Titon et l'Aurore de se cacher moins visiblement, afin que lé tout se passe dorénavant sans cabales, sans bruit et sans poussière.

 

FIN

 ©musicologie.org 2003
Page réalisée par Jean-Marc Warszawski
14 avril 2003